Marcel De Corte
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Philosophe du réalisme intégral et de la fidélité.
Genappe 1905 - Tilff 1994
Docteur en philosophie et lettres ( philologie classique) de l'université de Bruxelles en 1928. Agrégé de l'enseignement supérieur en philosophie,( université de Liège) en 1933.
Né le 20 avril 1905 à Genappe, Marcel De Corte est reçu, à l'âge de vingt-trois ans, docteur en philosophie et lettres avec la plus grande distinction à l'Université Libre de Bruxelles, dont on connaît l'orientation maçonnique. Marcel De Corte s'est alors révélé un autodidacte magistral en philosophie chrétienne. Lauréat du concours universitaire en 1929, il est admis l'année suivante comme élève étranger à l'Ecole Normale Supérieure de Paris. Il se consacre bientôt essentiellement à une carrière universitaire: il est successivement assistant, chargé de cours et professeur ordinaire à l'Université de Liège, où il enseigne notamment la philosophie morale et l'histoire de la philosophie. Titulaire de nombreuses distinctions honorifiques, il accède à l'éméritat en 1975, après avoir dispensé son enseignement à quarante-cinq générations d'étudiants et écrit de nombreux ouvrages, soit spécialisés, soit s'adressant à l'honnête homme de notre temps. Au nombre de ces derniers, il faut surtout citer: "Essai sur la fin d'une civilisation" (Paris, Librairie de Médicis, 1949), L'homme contre lui-même (Paris, Nouvelles Editions Latines, 1962), L'intelligence en péril de mort (Paris, Éditions du Club de la Culture Française, 1969), ainsi que quatre ouvrages plus concis mais toujours remarquables, consacrés respectivement aux vertus cardinales de justice, prudence, force et tempérance (Dominique Martin Morin Éditeurs)
Le chanoine Raymond Vancourt, professeur aux Facultés Catholiques de Lille, a bien résumé la vision traditionnelle de l'homme et de l'univers que Marcel De Corte a choisie dès sa jeunesse, et qui n'est autre que celle qui avait cours avant l'avènement de la philosophie moderne, inaugurée par Descartes: Thomiste, il adopte une interprétation de l'homme et du monde dans laquelle se marient la pensée d'Aristote et les données de la Révélation chrétienne. Le monde lui apparaît comme un cosmos où les réalités s'étagent selon leur degré de perfection. Chaque catégorie d'être aspire, pour ainsi dire, au niveau immédiatement supérieur et toutes ensemble tendent vers Dieu, créateur et fin dernière de l'univers. Les êtres, ainsi rattachés à leur source, sont non moins étroitement reliés entre eux et comme soudés les uns aux autres par le dynamisme qui les oriente vers l'Eternel.
Placé ici-bas au sommet de la hiérarchie, l'homme récapitule les degrés de perfection des réalités inférieures; doué d'intelligence et de volonté, il a conscience du mouvement qui ramène la création vers son Auteur et prend ce mouvement à sa charge. Le bonheur qu'il recherche éperdument, il le retrouve en adhérant à celui qui est l'Alpha et l'Oméga. -Si la raison dûment interrogée, nous apprend tout cela, elle ne dit pas cependant comment et jusqu'à quel point le besoin de l'Infini qui nous travaille sera satisfait. Pour que nous le sachions, il a fallu que Dieu lui-même révèle son intention de nous unir à Lui d'une manière intime, intention qui persiste malgré la chute originelle et qui se réalise par le truchement du Verbe incarné, mort sur la Croix pour notre salut. Le bonheur qui nous est ainsi offert dépasse nos capacités: il n'en est pas moins, en ce sens, dans la ligne de nos désirs. Comme le dit De Corte, après saint Thomas et Péguy, si la grâce est distincte de la nature, loin de l'abolir, elle s'accomplit en s'incarnant en elle; elle la porte à son point suprême de perfection et de maturité, tout en restant, comme principe de cette transformation, supérieure à la nature (L"homme contre lui-même", p. 176, note 1). De ce point de vue, de même que pour l'aristotélisme chrétien, l'âme et le corps ne font qu'un, de même la grâce et la nature ne font aussi qu'un: " Il n'y a pas d'une part, le surnaturel, et de l'autre le naturel, mais un être humain complet, l'homme baptisé, complètement surnaturel dans la mesure où il réalise en lui les exigences de la Nature et de la Grâce " (Ouvrage cité, p. 177). Le thomisme est, pourrait-on dire, profondément unitaire; il ne tombe pas dans le péché de l'abstraction, que Hegel n'a pas tort de considérer comme une faute grave en philosophie et en théologie. Même si l'univers apparaît rempli de scissions et d'oppositions: même s'il est indispensable de ne pas confondre ce qui doit être distingué, il l'est tout autant de "retrouver l'harmonie qui se dissimule aux regards de ceux qui, trop pressés, ne voient que les apparences" (Revue Itinéraires de septembre-octobre 1975, pp. 19 et 20).
C'est donc à l'aune d'un aristotélico-thomisme pur de toute compromission avec la pensée moderne que Marcel De Corte a jugé, avec une extraordinaire pénétration, l'homme et la société de son temps. Il a aussi témoigné d'un pouvoir d'analyse génial, dont toute le force se révèle particulièrement dans son Essai sur la fin d'une civilisation. Le philosophe de Liège y dénonce ce que beaucoup d'autres n'ont découvert que beaucoup plus tard. Comme il l'a dit lui-même, Marcel De Corte s'est considéré "comme un simple ouvrier qui maçonne, sans le connaître, les fondements d'un édifice que d'autres élèveront après nous". Ainsi, sa condamnation des dérives du monde moderne, non seulement a toujours été prononcée sur un horizon d'espérance, mais s'est doublée de la préoccupation constante de transmettre aux générations à venir les valeurs essentielles dont toute civilisation, si modeste soit-elle, est porteuse.
La crise religieuse post-conciliaire l'a particulièrement affecté. Il l'a notamment analysée avec une lucidité sans faille dans une série d'articles publiés par la revue française Itinéraires. Dans cette analyse, il a parfaitement mis en lumière la responsabilité encourue par les clercs eux-mêmes, mitrés ou non, dans ce qu'il a appelé "Le Temple écroulé", expression explicite formant le titre d'une de ses études les plus clairvoyantes.
En conclusion, nous ferons pleinement nôtre la réflexion amère que Thomas Molnar, professeur à l'Université de New-York et ami de Marcel De Corte, exprima à l'occasion de l'accession de celui-ci à l'éméritat, en 1975:" En des temps meilleurs, le nom de Marcel De Corte serait universellement connu et cité, comme l'est aujourd'hui le nom de Sartre ou de Teilhard ". Toute époque a les bergers intellectuels qu'elle mérite. Rien n'a distrait Marcel De Corte de l'enseignement à temps et à contretemps de la vérité. La proclamation infatigable et ferme qu'il n'a cessé d'en faire sa vie durant a permis à nombre de jeunes intelligences d'échapper aux corruptions du siècle.
[modifier] Bibliographie
- La liberté de l'esprit dans l'expérience mystique. Paris, Éd. de la Nouvelle Équipe, 1933
- La doctrine de l'intelligence chez Aristote. Essai d'exégèse. Préf. d'Étienne GILSONS, de l'Acad. franç. Paris, Vrin, 1934.
- Le Commentaire de Jean Philopon sur le Troisième Livre du " Traité de l'Ame "d'Aristote. Liège, Fac. de Philosophie et Lettres; Paris, Droz, 1934.
- Aristote et Plotin. Études d'histoire de la philosophie ancienne. Paris, Desclée De Brouwer, 1935.
- La philosophie de Gabriel Marcel. Paris, Téqui, (1938).
- L'essence de la poésie. Étude philosophique de l'acte poétique. Bruxelles, Cahiers des Poètes catholiques, 1942.
- Incarnation de l'homme. Psychologie des moeurs contemporaines. Paris, Libr. de Médicis, 1942; rééd. anastatique: Bruxelles, Éd. Universitaires, 1944.
- Philosophie des moeurs contemporaines. Homo rationalis. Bruxelles, Éd. Universitaires, 1944.
- Du fond de l'abîme. Essai sur la situation morale de notre pays au lendemain de la Libération. (Bruges), Desclée De Brouwer, 1945.
- Essai sur la fin d'une civilisation. Bruxelles, Éd. Universitaires; Paris, Libr. de Médicis, 1949.
- Mon pays où vas-tu ? Philosophie et histoire de la crise belge de 1950. Paris-Bruxelles, Éd. Universitaires, 1951.
- Deviens ce que tu es. Léon, notre fils, 1937-1955. (En collab. avec Marie DE CORTE.) Préf. de Gustave THIBON Paris, Éd. Universitaires, 1956. - Rééd.: Paris, Nouvelles Éditions Latines, 1969.
- J'aime le Canada français. Québec, Presses Universitaires Laval, 1960.
- L'homme contre lui-même. Paris, Nouvelles Éditions Latines, 1962. (Coll. Itinéraires.)
- L'intelligence en péril de mort. Paris, Club de la Culture française, 1969.
- De la justice. Jarzé, Dominique Martin Morin, 1973.
- De la prudence. La plus humaine des vertus. Jarzé, Dominique Martin Morin, 1974.
- De la force. S. I., Dominique Martin Morin, 1980.
- De la tempérance. S.1., Dominique Martin Morin, 1982.
